J’ai de la chance, J’aide la chance

« On se dit qu’on est chanceux, quand on voit tout ce qui se passe dans le monde en ce moment ». J’ai l’impression qu’en « ce moment » a duré toute ma vie. Je me souviens de tellement de choses et à la fois ne peux plus me rappeler de tout. Toutes ces fois où je me suis dit « j’ai de la chance ».

Chaque jour, j’essaye de garder quelque part dans le fond de mon esprit, un « merci » qui tourne en boucle, comme un mantra: simple, court, efficace. Bien sûr, il y a tant de personnes auxquelles je pourrais l’adresser directement, mais ce « merci » relève plutôt d’un état d’esprit, d’une énergie lancée dans l’Univers. Pour le hasard des choses, qui a fait que moi, Laurie, je suis de ce côté des écrans qui relayent l’horreur et la détresse chaque jour. Les vrais problèmes. Comme ceux qu’on discerne au fond des yeux de certaines personnes. Oui, pas besoin de regarder bien loin, je sais aussi que plusieurs personnes autour de moi ont vécu des épreuves, n’ont pas tout eu à portée de main.

J’ai donc décidé de ne pas croire au destin.

Comment penser autrement de toute façon? Comment accepter que c’était le destin de telle personne d’arriver au monde dans le chaos, de lutter chaque jour pour pouvoir souffrir un peu plus longtemps et finir par y mourir. Comment accepter comme s’il y avait une notion de mérite. Un défaitisme de norme.

Je sais que j’ai juste eu de la chance. Chance de naître ici et pas là-bas. À ce moment et pas un autre. Sous cette forme.

Mais mettons une chose au clair, j’ai de la chance et j’aide la chance.

Depuis le mois de janvier, j’ai pu voyager, tout quitter et partir avec un sac à dos. Après 2 mois et demi en Asie du Sud-Est, je suis de retour en famille à Tahiti. On m’a beaucoup dit combien j’avais de la chance. De pouvoir partir, de voyager, d’être « libre ». Mais je n’aime pas cette approche.

Tout simplement parce qu’elle sous-entend que cette vie est réservée à certains. Peut-être que ce n’est pas toujours vrai, mais si quelqu’un me dit que j’ai de la chance, je vais avoir deux réactions:

  • penser que cette personne aimerait faire comme moi
  • penser que cette personne pense que c’est inaccessible

Parce que ce sont deux éléments que je rattache à la conception de « chance » : quelque chose de positif/enviable et d’aléatoire.

Il y a plusieurs choses intéressantes dans ce type d’interaction (« wow! T’as de la chance! »). Voilà comment je vois les choses: si quelque chose compte pour vous en terme de priorisation de ce qui vous rend heureux, alors faites en aussi une priorité.

C’est très facile de se laisser happer dans les lieux communs du bonheur. Faites le test, si vous demandez autour de vous : « qu’est ce qui te passionne? » « quelles sont tes indispensables pour être heureux? » « dans un monde idéal, quelle serait ta vie? ». Beaucoup d’entre nous auront du mal à identifier ou reconnaître ce qui nous rend heureux. Ce qu’on valorise le plus. En toute honnêteté, sans réponse passe-partout. Parce que le système dans lequel on évolue nous montre un modèle de vie « normale ». Un équilibre à atteindre entre travail, loisirs et relations sociales. Un modèle qui suppose une hiérarchisation très peu modulable des différentes sphères. En gros, c’est l’idée du « logiquement, on devrait tous… » qui entraîne le « bien sûr que je veux… » Et l’on se perd dans les lieux communs du bonheur.

Pour certains, le bonheur passe par la stabilité financière et le système est d’accord avec ça, mais attention! Si tu ne fais que travailler, si tu en fais ta priorité numéro 1, on te juge. C’est malsain.

« Oui, oui, tu dois toujours chercher à gagner plus, mais enfin! Tu passes à côté de ta vie, y’a pas que ça! Regarde tout ce que tu peux découvrir. Et il te suffit d’un rien! De toutes façons, les meilleures choses sont gratuites. En parlant de ça tu veux pas acheter la nouvelle Keurig? Tu as BESOIN de ces chaussures à talons, mais siiiii! Pour quand tu découvriras le Katmandou en randonnée sauvage, la nature, c’est si important…Oublie pas tes capsules avec la machine à espresso. Mais oh! Mince, oublie le Katmandou il te restait plus de congés payés, ça ira à l’année prochaine! Faut pas déconner non plus, égoïste. »

C’est peut-être pour ça que le voyage attire tant. « Logiquement, on devrait tous aimer voyager », non? Rares sont les personnes qui savent ou reconnaissent, qu’elles n’aiment pas vraiment voyager, qu’elles préfèrent rester au même endroit, qu’elles aiment la routine. Pourquoi? Parce que « logiquement, on devrait tous avoir soif d’aventures! » Sinon, on est ennuyeux, pantouflards, blasés, bizarres. Alors, le voyage attire parce qu’inconsciemment on l’associe à trois choses: la stabilité financière (on a les moyens de partir), l’excitation et la liberté. (Mais c’est quoi cette fascination pour l’aventure? On n’a plus le droit d’être casanier?)

Alors, bon, de deux choses l’une. On n’est pas obligés de rêver au voyage ou d’aimer ça, mais SI vous trouvez que ces gens qui font le tour du monde ont de la chance, si vous les enviez, vous avez tout faux. Pourquoi?

Parce que c’est inutile d’envier quelque chose que vous pouvez vous donner les moyens de faire, tout est une question de priorités. Tout est subjectif, bien sûr. Voyager ne coûte pas si cher, mais si vous ne concevez pas de voyager autrement que dans des hôtels 5 étoiles, commencez à économiser et à vous en donner les moyens, mais commencez hier. Tout est personnel, mais si c’est ce que vous voulez, c’est possible. Après, si vous vous dites en ce moment « ouais, facile à dire » et que vous êtes profondément persuadés que c’est impossible et que rien ne vous fera changer d’avis, alors autant arrêter de vous faire du mal et arrêter de vouloir ça.

Parce que…en toute honnêteté, vous penseriez quoi de quelqu’un qui envie un arbre, le jalouse, répète vouloir être comme lui, dire que l’arbre est si chanceux d’être un arbre, parce qu’il est un arbre et que c’est impossible de devenir un arbre? Ouais…

Il y a des choses réalisables et d’autres non. – FLASH INFO – Ce sera plus facile pour certains, oui. Non, le monde n’est pas injuste. Pas pour ça. Ce qu’on peut réaliser, on s’y essaye. Ce qui est irréalisable, personne ne s’en plaint. Vous voyez le topo? Pourquoi vouloir quelque chose sans jamais se donner les moyens de l’avoir? Pourquoi penser que quelque chose n’est réservé qu’aux autres? Pourquoi se trouver des excuses en privé, face à face avec soi-même?

Il y a ceux qui ont de la chance et ceux qui aident la chance et il y a toi, là. Belle personne capable.

Publicités

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Youri dit :

    Waow j’ai doré cet article, tellement dans le vrai !
    Très bien vu le « mais commencez hier » ^^
    De plus ça rejoint une thématique qui m’inspire beaucoup, celle du confort, qui est presque devenue une religion en nos temps.
    Je pense que la frustration que vivent une grande partie des gens est liée à la confusion entre confort et bonheur (entre plaisir et bonheur également).

    J'aime

    1. Merci Youri! J’aime lire tes commentaires, qui relancent la réflexion 🙂
      J’aime beaucoup ton analyse sur le confort et le bonheur…

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s