25 ans, diplômée, SDF et sans emploi : l’après diplôme dont on ne parle pas.

Les études terminées, on se lance dans le processus de recherche d’emploi, c’est comme ça.

Janvier 2016 : J’ai 24 ans, 3 diplômes universitaires en poche, un peu d’expérience à droite à gauche et une offre qui ne se refuse pas à peine 2 mois après l’obtention d’une maîtrise. Il m’aura fallu passer 2 entretiens pour décrocher le gros lot.

On peut dire que je suis une touche à tout, de la restauration « traditionnelle » aux contrats privés comme hôtesse ou serveuse pour des banquets et autres événements. Les 6 derniers mois de mon programme d’études, je préparais espresso sur espresso dans un café du centre-ville de Montréal : servir des cafés noirs et rédiger un mémoire de 15 000 mots sur l’oralité dans la traduction créolisée. C’était jusque-là, un entre-deux qui formait un équilibre en apparence approprié.

Mon parcours ?

Je quitte le cocon familial à l’âge de 17 ans et après l’obtention d’un baccalauréat littéraire avec mention « assez bien », je pars à des milliers de kilomètres.

(Une mention étant la condition sine qua none imposée par un père soucieux de voir son enfant mineure s’émanciper à plusieurs milliers de kilomètres, l’assez bien était bien assez).

Plusieurs milliers de kilomètres parce que je suis française, oui, mais d’Outre-mer. J’ai vu le jour à 7 h 10, un vendredi du mois de novembre 1991 sur l’île de Tahiti. 17 ans plus tard, je fais le long voyage vers la France, métropolitaine cette fois.

Étudiante en littérature puis en langues, tombée amoureuse des mots dès le plus jeune âge, la traduction semblait être l’oasis à mi-chemin entre deux beaux jardins (mais quelle poète!).

Je me suis longtemps questionnée à propos du chemin que je suivrai après la phase estudiantine de ma vie. Travailler à mon compte ? Décrocher un emploi dans un cabinet ou dans n’importe quelle boite ? J’ai longtemps pensé qu’il était indispensable de se forger une expérience et une réputation, en d’autres termes, travailler un certain temps au sein d’une entreprise, pour pouvoir se lancer à son compte en disant aux clients potentiels et à qui veut l’entendre : « Regardez ! Ils m’ont embauchée, eux. J’ai fait mes preuves. » Étiquetée par un CV : traductrice « appellation contrôlée. »

Poussée par la norme, dans un désir de rassurer mes proches, ainsi que moi-même, en décrochant mon premier « vrai travail », je suis entrée dans la ronde de la prospection, avec envoi de candidatures, tests d’embauches et entretiens. Mais quelque chose sonnait faux : ma motivation ne se trouvait que sur lettre.

J’arpentais les sites d’offres d’emploi, multipliais les candidatures (spontanées ou non), décrochais quelques entretiens, mais dans quel but ? Aucune idée.

Après tout, mon quotidien me plaisait déjà.

Je ne me suis jamais vraiment détachée de l’aspect multifacettes de ma situation d’étudiante-serveuse-rédactrice. Jusqu’à très récemment, je fournissais des billets de blogue à différents cabinets juridiques, acceptais des contrats de services de temps à autres, aidais un jeune entrepreneur à rédiger son plan d’affaire et à communiquer avec ses clients et ses partenaires. Le plus important : je travaillais à distance la plupart du temps.

Cette liberté, j’y ai goûté pendant plus de 6 mois.

En vacances à travers l’Europe, je me suis laissé dire qu’une fois rentrée, je m’y mettrai pour de bon. J’étais déterminée à trouver un emploi, comme les grands.

De retour à Montréal, plusieurs opportunités se sont présentées et toutes me permettaient de gagner suffisamment pour soutenir mon rythme de vie de toute façon très frugal.

De la cigale, j’ai cette faim de vivre au jour le jour, avec les envies de grandeur d’une toute petite fourmi.

Je ne fume pas, bois rarement, consomme somme toute peu. N’ai ni voiture, ni permis de conduire, d’ailleurs. Aspire à un mode de vie minimaliste. Préfère les friperies aux boutiques traditionnelles qui vomissent du neuf à outrance et s’en vont remplir les bennes à ordures. Suis adepte du fait-maison. Abhorre la surconsommation, le gaspillage, le matérialisme. Préfère les étoiles d’une nuit de camping à celle d’un hôtel. Et vous savez quoi ?

On est plein comme ça.

Je peux donc payer mes factures en touchant du bout des doigts un style de vie auquel j’aspire : porter plusieurs casquettes pour combler les différentes personnalités que je renferme (je nierai tout devant un psychologue!).

Quelques heures seule face à mon écran à valser avec les mots, quelques-unes à déconnecter pour n’utiliser que mes mains et mon sourire pour servir des clients. L’intellectuel, le manuel. Le calme, l’interaction sociale.

Pourtant, au milieu de tout ça, je me suis laissé convaincre que ces « petits boulots » n’étaient qu’une sorte de plan de dépannage qui ne devrait pas durer. Alors, j’ai choisi une tenue qui faisait professionnel, j’ai passé des tests, un entretien, puis j’ai été rappelée pour décider d’une date d’entrée en fonction :

ma candidature les intéressait beaucoup.

Assurances, congés payés, poste permanent, rémunération intéressante, stabilité. Je ne parlais pas cette langue. J’aurais dû annoncer la nouvelle sur les réseaux sociaux, accepter d’être congratulée et faire péter le champagne pour fêter ça.

Logiquement, j’aurais dû. Non ?

Mais je ne pensais qu’à une seule chose. La phrase prononcée au téléphone lors de l’énumération des différentes clauses de mon contrat d’embauche : « en ce qui concerne les vacances, vous aurez droit à une semaine au mois de mai 2017. »

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Panique à bord. Et je vais paraître succomber à l’orgueil comme à la paresse, mais l’idée d’appartenir à une société qui me dirait ce que je dois faire quand je dois le faire et comme je dois le faire, a fait monter mon rythme cardiaque en flèche.

« Le travail est un moyen et non une fin. » C’est une amie qui me partageait sa façon de voir les choses. Ce que je fais me permet de payer mes factures et de vivre au rythme qui me va le mieux parce que ce rythme, c’est moi qui l’ai choisi.

Je pensais devoir chercher « un vrai travail » parce que ça ferait joli sur mon CV. Et puis, parce qu’évidemment c’était la suite logique, « sinon quoi? »

Tout à coup, on m’en offrait un, de travail, et j’avais l’impression de cracher dans la soupe tout en volant la place de quelqu’un qui en voulait vraiment, de ce poste.

Ce qui était formidable avec mon activité professionnelle, c’était que je n’avais besoin que de 2 choses : mon ordinateur et un accès Internet. Que je sois sous la couette un lundi d’hiver, les pieds dans le sable à l’autre bout du monde ou dans un café de quartier à me demander pourquoi on nous fait payer 3$ pour un sachet de thé et de l’eau chaude (non mais, sérieusement ?!).

Je ne dénigre aucunement les personnes qui travaillent en entreprise, les bureaucrates, les employés, les directeurs, les cadres, quelles que soient leurs fonctions. Je veux juste parler des autres. Ceux qui, comme moi, n’aspirent pas à plus d’argent, mais à plus de liberté. Ceux pour qui le modèle traditionnel ne fonctionne simplement pas. Et non, il ne s’agit pas de paresse, de manières, de condescendance, de naïveté ou d’utopisme, mais somme toute, d’une faim insatiable de diversité.

De plus en plus de personnes se tournent vers le temps-partagé et l’on ne parle que de digital nomad, même si honnêtement, personne ne sait de quoi il s’agit vraiment…

Plombier le matin, comptable l’après-midi. Virage en épingle pour un professeur devenu boulanger. Pourtant, on continue d’essayer de nous faire croire que nous sommes destinés à exercer un seul métier pour toute notre vie. Et ce, d’une seule façon. Faire carrière.

Mais comment être sûre de vouloir faire la même chose pour toujours, quand je ne sais même pas ce que je veux manger demain midi ?

Pourquoi ne pas toucher à tout si c’est ça qui nous convient ? Se réinventer, jouer différents rôles, n’est-ce pas-là une solution pour rester passionné ? Faire ce que l’on aime, oui. Toutes les choses que l’on aime.

On nous demande, de plus en plus jeune, d’opiner du chef en acceptant de s’auto-formater. Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? Comme si l’on devait choisir un mets et manger la même chose pour le reste de nos jours.

Moi, à 6 ans, je détestais les champignons. Aujourd’hui j’en raffole. Bon, bein voilà. Argument infaillible et tout.

Toujours est-il qu’après avoir discuté avec cette même amie pendant des heures, refaisant le monde et listant les raisons pour lesquelles un travail de 9 à 17h pouvait être rebutant, bein je l’ai accepté, ce travail.

WHAT?

Stop là, je te vois venir. Je me devais d’accepter cet emploi ne serait-ce que pour être sûre.

Mais siiiii…

Comment affirmer que je ne suis pas faite pour un travail en entreprise lorsque je n’y ai même jamais trempé le bout de l’ongle du petit orteil ? Et sincèrement, je suis ravie d’avoir fait le pari. J’ai aimé ce que je faisais, j’ai beaucoup appris, rencontré des personnes supers, et SURTOUT, j’ai eu la chance de vérifier ma théorie : nous avons besoin de multiplier les casquettes et de passer d’une aptitude à une autre.

J’ai besoin de passer d’une casquette à une autre.

Quelques semaines après avoir fait ma rentrée, j’étais de visite au café où j’étais employée. En y entrant, je me suis tout de suite rappelé n’être jamais allée travailler en rechignant. J’étais toujours heureuse d’arriver et de commencer mon quart de travail.

C’est ça le principal au fond, peu importe ce qu’on fait.

Lorsqu’un groupe de personnes est entré, j’ai presqu’immédiatement sauté derrière le comptoir pour aider la seule employée présente ce jour-là. 10 minutes de rush qui m’ont confirmé que je renfilerais un tablier de barista demain matin sans aucun sentiment de régression. Au contraire.

La vie, comme le théâtre, est une histoire de différents actes et de différents personnages.

Pendant 8 mois, j’ai été Laurie, Rédactrice d’offres de service, recrutée pour la compagnie canadienne numéro 1 en création de formations en ligne. Je me suis lassée et j’ai ensuite travaillé avec un ami dans l’achat et la vente de devises et de cryptomonnaies (bitcoin). (Improbable, la fille).

Et puis il y a deux semaines, j’ai tout quitté à Montréal. Cédé mon bail, fermé mes comptes, donné mes choses à des amis et offert le reste à l’Armée du Salut pour ne faire rentrer que le strict minimum dans un sac à dos et partir pour 2 mois en Asie du Sud-est, un aller simple en main.

Janvier 2017 : J’écris de la Thaïlande, où je suis depuis 2 semaines. J’essaye d’apprendre de nouvelles choses. Je parle de plans au lieu de rêves. Je commence enfin mon blogue… Ensuite ?

Ensuite, je replongerai dans la boîte à costumes et on verra.

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6 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Manea PAMBRUN dit :

    Whao, euh, je suis bouche bée, une larme au coin de l’oeil, comment un petit bout de femme comme toi a pu accéder à un tel raisonnement !
    Whao, whao, whao ! Je m’incline.

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  2. Dadou dit :

    Wouaouh quelle histoire!! Magnifique, je ne sais quoi dire d’autres. J’ai été prise dans la lecture et j’en veux encore !Merci de nous faire partager ton experience de vie.
    Je te souhaite que de belles rencontres et de découvertes.
    Bon courage bisous ❤

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  3. Youri dit :

    J’ai beaucoup aimé. C’est écrit avec énormément de fraîcheur et d’habilité, et c’est criant de vérité. Tout est dit, aussi bien pour l’oreille de celui qui se sent concerné que pour celle de celui que ça intéresse simplement. Bravo pour ta décision, ça fait rêver.

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  4. HAUATA Takaria dit :

    Tu as du temps devant toi pour apprendre de choses nouvelles de la vie, je t’encourage à persévérer. Le plus important c’est d’avoir un but dans la vie, tes expériences e serviront plus tard que arriveras le moment que tu choisiras de créer quelque chose à toi qui innove, je te souhaites une volonté de fer ? je t’écris de Polynésie, le pays où tu as vécu et peut-être qui t’a vu naître. Bon courage

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  5. Stephane dit :

    C’est pas courant de rencontrer  » une brebis égarée  » aussi persuasive ! Bravo , bel exemple.
    Je te souhaite plein de positif dans ton parcours hors du commun.

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  6. Painapoo dit :

    Enfin des mots, sur ce qu’on peut ressentir quand nous ne sommes pas fait pour le moule qui nous ai proposer pour notre vie. Grâce à toi je peux mettre les mots sur ce que je peux ressentir parfois… quand je veux changer d’air, voir autres choses, faire autres choses… continu comme ça tu tiens le bon bout 😊 et c’est avec plaisir que je suivrai ton blog

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