Je pourrais vous parler de plein de choses

J’ai un problème. À chaque fois que je prends le temps d’écrire j’ai toutes ces choses qui tourbillonnent et se bousculent pour se poser sur papier.

Je pourrais vous parler de cette dame qui, un soir dans le métro, s’est assise à côté de moi et m’a dit « vous êtes bien jolie », avant de me demander si je croyais en Dieu et de me faire répéter sa prière. Elle m’a souhaité bonne nuit et de sortir comme elle était entré, avec beaucoup de douceur et de révérence : God bless you. Je l’ai vue s’éloigner sur le quai à travers mes yeux embués. Elle venait d’aller chercher une sensation de manque mêlé à l’amour qui dormait là, entre mes deux poumons : Angèle, mamie. Loin de moi, mais pour toujours incrustée dans chaque cellule de mon cœur et recoin de mon esprit.

Je pourrais vous parler de cet homme dont on dirait qu’il est fou. Presque chaque jour je le croise en me rendant au métro ou en en sortant. Toujours debout ou accroupi à la même intersection. Il m’a rarement laissée croiser son regard. Là, il devient maître d’orchestre en faisant signe aux piétons et aux conducteurs. Stop. Avancez. Oui. Allez-y. Passez. Certains font un écart en passant à sa hauteur. Il les inquiète, peut-être ? Il me fait sourire. Tendrement. Rire parfois, bien sûr! Une fois ou deux, j’ai vu dans ses yeux. Pure douceur désorientée. Mais de ce monsieur, qui s’invente agent de la circulation, peut-on vraiment dire qu’il est « fou » quand il porte un imperméable les jours de pluie ? Immanquablement, il me fait signe de traverser et je le remercie à voix haute. Coupable d’encourager une folie en essayant d’être une amie de croisement polie ?

Je pourrais vous parler de ces deux jeunes filles de 14 ou 15 ans qui attendaient derrière moi au passage piéton. De l’orage dans l’air, l’une lance violemment que si elle veut se maquiller « comme une pute », ça ne regarde pas l’autre. Séisme capillaire sur mes avant-bras. Non. « Excusez-moi, je vous ai entendu parler. Se maquiller comme une pute c’est quoi exactement ? » Elle me répond que ce ne sont que des mots, une façon de parler entre elles. « Justement, oui. Les mots en disent long sur une façon de penser. Peut-être que ce n’est pas la tienne d’ailleurs, de pensée. Mais ces mots qui roulent sur ta langue continuent de véhiculer les mêmes idées. » Mon esprit trébuche souvent sur des choses du quotidien que je lis ou que j’entends. Préférant davantage faire des vagues au bord de l’eau que dans la vie, j’interviens rarement, mais ce matin les innombrables raisons de tiquer sur ces mots se bousculent et se glissent entre mes lèvres en un coup de vent. Quelle est exactement la corrélation entre un produit cosmétique sur un visage et le rapport qu’une femme a à son intimité ? Une « pute » c’est quoi ? Une personne qui se prostitue mérite-t-elle vraiment que l’on utilise sa situation comme outil de dénigrement ? Parle-t-on d’une fille qui aime plaire ? Qui aime la bonne chair ? Dis ? Dans ce cas, une « pute », c’est mal ? Les mots qui roulent sur ta langue ont un pouvoir. Ce ne sont pas des carcasses vides, mais un contexte, un reflet de ce qui va mal, un choix linguistique qui en dit long.

Je pourrais vous parler de mon île qui me manque. Pas un petit ennui passager, comme quand on aimerait ne pas avoir troué un vêtement et pouvoir le porter comme avant. Non mon ami, ça ressemblerait davantage à un vertige central et incessant qui soulève des questions. C’est ton corps qui se souvient. C’est ce lien invisible mais palpable qui relie la plante de tes pieds à ta terre, justement à l’autre bout du monde. Une racine. Un manque douloureusement merveilleux qui rappelle que peu importe « tout », ce sera toujours « là ».

Je pourrais vous parler de relations amoureuses, de rencontres, de séparations, de surprises, de ruptures, de folies, de rage, de papillons, de palpitations, de sourires et de larmes. Vous dire que tout ira bien, toujours. Je le jure.

Je pourrais vous parler de mon insouciance et mon indépendance que je déteste parfois. Mon incapacité à garder contact avec vous autant qu’il le faut (faudrait ?). Vous, mes amis d’une décennie et un quart que j’oublie petit à petit. Vos visages, vos voix, vos rires et vos vies. Je manque à mes obligations d’amoureuse amicale et ne sais plus trop comment faire pour parer à cette nostalgie du toucher. Vous étiez là. Juste au bout de mes doigts. Et les quatre coins du monde vous ont détourné de moi pendant 7 ans. Pourtant, solitaire, j’oublie le manque. Et les jours, les semaines, les mois passent. Puis, un bref instant de lucidité chagrine ramène votre souvenir. Je panique. Je relativise. Je suis moi. Vous êtes loin de toute façon. Et puisque je vous aime pour toujours, pas besoin de s’inquiéter… Non ?

Je pourrais vous parler de cette scène à l’heure du déjeuner : « pas besoin de tuer les vaches pour avoir du lait. » D’une logique redoutable. Mais Marguerite va bien devoir être engrossée pour produire du lait. Juste comme toi et moi, mademoiselle. Et si nous buvons le lait destiné au veau, alors de quoi se nourrit-il ? Et que fait-on de lui ? C’est là, la beauté de l’esprit d’entrepreneur rentable, vois-tu. Rien ne se perd, tout se transforme. La vache inséminée artificiellement porte en son sein un être qu’elle se voit arracher aussitôt est-il né. Des pompes vont la vider plusieurs heures par jour. Les pis, forts peu adaptés à un tel traitement ne s’infecteront pas de trop, rassure-toi. Ici, les antibiotiques sont automatiques. On ne veut pas (d’excédent) de pus dans le lait. Inséminer, engrosser, arracher le bébé, exploiter, shooter, isoler. Répéter le processus jusqu’à épuisement des ressources. Marguerite va vivre 5 ans à tout casser. Un jour, elle sera bonne à jeter. Le veau, nourri d’un substitut (vos céréales baignent dans sa pitance originelle), finira en « viande » blanche, un mot cache-misère ici recommandé parce que pauvre en toxines et « bien meilleure pour la santé. » Le bœuf est montré du doigt pour oser nous imposer un taux de toxines trop élevé. Ingrate Marguerite !

Je pourrais vous parler des personnes qui pensent que dire ces choses tout haut constituent une attaque personnelle. Ceux qui vont dénigrer ces propos en invoquant le célèbre TuTeCroisMieuxQueLesAutres. Mais je préfère parler des choses vraies. Carnivore invétérée. Amoureuse des T-bones et autres bavettes. Steak frites. Bacon. Brochettes. Carré d’agneau et poulet rôti. Yaourt. Omelettes et poisson frit. J’ai eu ma dose.

Aujourd’hui ça me semble tellement logique. Mais je sais que ça ne l’a pas toujours été. Quand on commence à ouvrir les yeux sur ce qui se cache derrière des étiquettes, la solution est spontanée. Je ne peux pas parler au nom des autres parce que je ne sais pas ce qui les a poussés à devenir végétaliens ou véganes. Mais je peux parler de mon expérience. Ce choix n’a jamais été pour moi-même, mais toujours pour les autres. Je ne vais pas essayer de prétendre que je n’aimais plus le goût ou que c’est juste parce que c’est meilleur pour la santé.

Ma raison est bien plus simple quand on y pense : qui suis-je pour prétendre que ma vie est plus importante qu’une autre ?

Comment justifier de prendre une vie, encourager une industrie hors de contrôle et nocive, voter trois fois par jour, fourchette à la main, pour la souffrance, la pollution, le spécisme, l’illégalité, la violence, le non-respect d’êtres-vivants. Je vous pose la question.

Je pourrais vous parler de ce problème que j’ai : à chaque fois que je prends la plume, j’ai toutes ces choses qui tourbillonnent et se bousculent pour se poser sur papier.

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